• Une vieille histoire

    N°335

    Jonathan LittellUne vieille histoire

    Gallimard 2018, folio 2019

    386 pages

    Un homme sort du bassin de natation d’une piscine. Il passe par les vestiaires et commence à courir dans un long couloir. Il pousse une poignée de porte et entre dans un décor. Commence alors une scène, dans une maison ou à l’extérieur. Puis le narrateur revient vers le couloir et la piscine.  

    Chacun des sept chapitres d’Une vieille histoire, est structurée ainsi ; quatre ou cinq scènes se succèdent entre deux passages à la piscine. Le personnage narrateur change, d’abord un homme, ensuite une femme, puis un enfant et enfin une transgenre. Chaque scène touche un problème de la société actuelle : relations de couple, prostitution, terrorisme, guérilla, drogue, prison, répression. Chaque scène décrit avec grandes précisions la violence qui est constamment présente. J. Littell aurait pu donner comme titre « histoire de la violence », si celui-ci n’était pas déjà utilisé (en 2016, par Édouard Louis) tant elle est présente à chaque page. Le portrait du monde qu’il trace ici est d’une noirceur totale, peu de moments de repos entre les longs moments de sexe, de sang, de souffrance, de torture et de mort. Comme dans Les Bienveillantes, il pousse le lecteur dans une zone d’inconfort profond en s’évertuant à décrire l’horrible jusqu’à la nausée.

    Une vieille histoire est un texte fascinant, par son (ses) sujets et par le rythme que J. Littell impose : grâce à la répétition des scènes de la natation et du couloir qui rythme le texte et apporte une respiration, et grâce également à plusieurs repères qu’on retrouve dans les récits : la musique de Mozart, du poisson cru et des légumes confits, une pomme à croquer, le tableau de La Dame à l’hermine, un couvre-lit brodé d’herbes vertes, un chat gris, des soldats de plomb…

    La lecture d’Une vieille histoire est éprouvante, marquante et laisse des traces. Mais en n’hésitant pas à regarder notre monde en face et à dire : regarder comme c’est moche, J. Littell se place indubitablement comme un des écrivains importants du début du XXIème siècle.

    .....

    Eléments biographiques :

    Une vieille histoireJonathan Littell est né en 1967 à New-York, issu d’une famille juive émigrée de Russie au XIXème siècle. Il passe son enfance en France mais fait ses études à l’université de Yale. Il s’engage ensuite dans l’humanitaire (Action contre la faim) et séjourne dans les Balkans, en Tchétchénie, en Afghanistan et au Congo. En 2001, il arrête l’humanitaire pour se consacrer à l’écriture. Il publie Les Bienveillantes (2006, Prix Goncourt), roman qui connait un grand retentissement. Il obtient alors la nationalité française. Il écrit ensuite plusieurs nouvelles et réalise un film documentaire sur les enfants soldats en Ouganda. Il a publié 11 livres.

    Extrait :

     

    Ma tête creva la surface et ma bouche s'ouvrit pour happer l’air tandis que, dans un vacarme d'éclaboussures, mes mains trouvaient le bord, prenaient appui et, transférant la force de ma lancée aux épaules, hissaient mon corps ruisselant hors de l'eau. Je restai un instant en équilibre au bord, désorienté par les échos assourdis des cris et des bruits d'eau, étourdi par la vision fragmentée des parties de mon corps dans les grandes glaces encadrant le bassin. Autour de mes pieds, une flaque allait en s'élargissant ; un enfant fila devant moi, manquant de me faire partir à la renverse. Je me ressaisis, ôtais mon bonnet et mes lunettes, et, jetant un dernier regard par-dessus mon épaule à la ligne luisante de mes muscles dorsaux, sortis par les portes battantes. Séché, revêtu d'un survêtement gris et soyeux, agréable à la peau, je retrouvai le couloir. Je dépassai sans hésiter une bifurcation, puis une autre, il faisait assez sombre ici et la lumière indistincte laissait à peine entrevoir les murs, je me mis à courir à petites foulées comme pour un footing. Les parois, de couleur terne, défilaient sur les côtés, il me semblait parfois apercevoir une ouverture, ou tout au moins un pan plus sombre ; je ne pouvais vraiment m’en assurer, parfois aussi le tissu de ma veste effleurait le mur et je me déportais vers le centre du couloir, celui-ci devait s’incurver, mais alors légèrement, presque imperceptiblement, juste assez pour mettre en doute l'équilibre de la course, déjà je transpirais, il ne faisait pourtant ni chaud ni froid, je respirais avec régularité, inspirant tous les trois pas une goulée d'air insipide avant de la rejeter en sifflant, coudes serrés au corps pour éviter de heurter les murs, qui tantôt paraissaient s'éloigner et tantôt se rapprocher, comme si le couloir en venait à serpenter. Devant, je ne distinguais rien, j'avançais presque au hasard, au-dessus de ma tête je ne voyais aucun plafond, peut-être courrais-je enfin à l'air libre, peut-être pas. Un vif choc au coude projeta un éclat de douleur à travers mon bras, j'y portai tout de suite l'autre main et me retournai : un objet, sur le mur, luisant, se détachait de la grisaille. Je posai les doigts dessus, il s'agissait d'une poignée, j'appuyai et la porte s'ouvrit, m’entraînant après elle. Je me retrouvai dans un jardin familier, paisible : le soleil brillait, des taches de lumière parsemaient les feuilles entremêlées du lierre et des bougainvillées, proprement taillés sur leur treillage ; plus loin les troncs noueux des vieilles glycines émergeaient du sol pour monter recouvrir de verdure la haute façade de la maison, dressée devant moi comme une tour. Il faisait chaud et j'essuyai de ma manche la sueur qui perlait sur mon visage. Sur le côté, en partie caché par la demeure, une piscine ou un bassin faisait miroiter ses eaux, un plan bleu entouré de dalles de calcaire, sa surface pâle ridée de blanc à moitié ombragée par les longues frondes arquées d'un palmier trapu et massif. Un chat gris se coula entre mes jambes et, la queue dressée, frotta son dos contre mon mollet. Je le repoussai de la pointe du pied et il fila vers la maison, disparaissant par une porte entrebâillée. Je le suivis. Du fond du couloir, par une autre porte entrouverte, me parvenaient une série de curieux bruits, des occlusives plus ou moins graves, entrecoupées de sifflement : l'enfant devait jouer à la guerre, renversant l'un après l'autre ses soldats de plomb dans un déluge de tirs et d'explosions. Je le laissai et m'engageai dans l'escalier en colimaçon qui menait à l'étage, marquant une pause sur le palier pour contempler un instant le regard sérieux, perdu dans le vide, de la grande reproduction encadrée de La Dame à l'hermine suspendue là. La femme se trouvait dans la cuisine ; au bruit de mes pas, elle posa son couteau, se retourna avec un sourire, et vint se serrer contre moi avec tendresse.


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :