• Tête de tambour

    N°326Tête de tambour

    Sol Elias

    Rivages 2019

    197 pages

    Le personnage central de ce roman est un grand schizophrène. Issu d’une famille modeste de Marseille, il a des difficultés à aborder l’âge adulte, devient asocial, passe de crise en crise, jusqu’à devenir un cauchemar pour ses parents et pour sa sœur. Adulte, il va errer constamment sans pouvoir entretenir de relations, sans pouvoir travailler, souffrant beaucoup de ces crises répétées, vivant au crochet de ses parents.

    Tête de tambour décrit en détail la vie d’un schizophrène : l’impossibilité de s’insérer dans la société, le rejet de soi-même et des autres, l’aigreur et la méchanceté qui se développe, le désir d’en finir, et l’enfermement quand rien n’est plus possible.

    S. Elias n’est pas psychiatre ni spécialiste de la schizophrénie. Ce roman est d’abord une histoire personnelle, comme elle l’indique dans la belle épigraphe de Marguerite Duras : « Toute première œuvre est l’histoire d’une vengeance prise sur sa famille». L’auteur a en effet bâti son roman sur les milliers de notes que lui a légué son oncle à sa mort, son oncle schizophrène pour lequel la petite fille qu’elle était avait été une grande lumière. Elle apparaît dans le livre sous le nom de Soledad…

    Il ne s’agit pas cependant d’une biographie mais bien d’un roman, avec ses personnages, sa dramaturgie, et son écriture surtout.

    Tête de tambour est bien construit. Tantôt, c’est l’oncle qui parle à la première personne du singulier – ce sont des chapitres datés, textes inspirés des notes de l’oncle –, tantôt la narration est classique et s’approche du point de vue d’autres personnages, comme la sœur ou la nièce, donnant ainsi à voir les souffrances de divers points de vue.

    S.Elias n’est pas psychiatre et ne prétend pas l’être, tout au plus témoin, voir biographe de son oncle. Elle s’est cependant très bien documentée sur cette maladie et son récit est également intéressant d’un point de vue médical.

    Tête de tambour est un roman maîtrisé de bout en bout, dans lequel jamais l’auteur ne tombe dans le piège du pathos ou du sentimentalisme qu’elle avait creusé elle-même en voulant raconter la vie de son oncle disparu. Un vrai travail de romancier

    .....

    Tête de tambourEléments biographiques :

    Pas d’information sur cette auteure, si ce n’est que Sol Elias est un pseudonyme, qu’elle est française, jeune, et que Tête de tambour est son premier roman.

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    Extraits :

    C'est là que mes « vertiges », comme les appelait Bonnie – « pas des hallucinations, des vertiges, mon fils » -, reprirent. Au début, je pensais que c'était à cause de la vodka et de la colère en cocktail molotov, mais ça prenait ses aises, ça démarrait ça ne s'arrêtait plus : les « vertige » s'installaient. J'avais cette sensation intense de nausée, comme si une main armée d'un hameçon avait crocheté mon cœur et le laissait pendre, immobile, dans ma trachée. Je déglutissais en collant ma paume contre ma gorge. Il y avait comme une boule à l'intérieur. Je touchais ma poitrine et j'étais soudain saisi par des angoisses terribles, car ma poitrine était vide. Plus rien. Le cœur avait disparu. Il battait maintenant contre mes cordes vocales - à un rythme régulier. Je me disais : « C'est pas possible, si ça continue, je vais finir par l’avaler ou le vomir, ce malheur de cœur ».

    .....

    Il regarde la petite du coin de l'œil. Elle lui sourit. Alors d'autres pensées affluent : que seront-ils tous les deux dans dix ans, dans 15 ans ? Quand elle aura grandi ? Quand elle aura compris ? Il pense : « Aujourd'hui tu me souris mais un jour viendra où tu seras comme les autres. Toi aussi, Soledad, tu viendras, et tu me regarderas avec des rétines charbon et tu me diras : « Oncle Manuel, tu travailles dans quoi ? T'as pas de métier ? Pourquoi tu travailles pas ? », et je ne pourrai pas te répondre car je n'aurai rien à répondre. Je serai obligé de m'éloigner car tu auras cherché à ton tour à me mettre dans une case - passez par cette case pour continuer - dans un tout petit dé à coudre. Quand tu auras compris que je n'entre dans aucune, tu auras honte, et toi aussi tu partiras.

    .....

    On se suicide pour échapper à la pression de la vie, pour se soustraire aux exigences minuscules et aux parades familiales de l'existence.

    Parce que ça fout sacrément la pression. La vie.

    Il avait écrit ça en gros sur un Post-it orange au-dessus du bureau à petits papiers et des packs de sodas entassés, collé sur la grande glace dans laquelle il se regardait tous les matins. Il en était à six bouteilles de Coca par jour, quatre paquets de Gauloises, cinq plaques de chocolat… Les années passant, de jeune et fringant, il était devenu ce corps méconnaissable et avachi de quadragénaire grossi par la bouche anarchique de boulimique schizo addict. Il était devenu un ventre d’obèse surtout. Il se voyait encadré par deux pattes folles et une tête fêlée. Son jogging gris cédait sur les coutures. Il le cachait maintenant avec un peignoir éponge blanc XXL qui avait noirci sur les manches et à certains endroits. Un peignoir de clochard. Il s'appelait à présent dans ses notes bibendum. Un bibendum à la barbe de dix jours et au ventre de six mois, un étrange mélange d’obscénités qu’il portait à bras-le-corps.


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