• Sur les ossements des morts

    N°336Sur les ossements des morts

    Prowadž. Swój plug kości umarlych

    Olga Tokarczuk

    Traduit du polonais par Margot Carlier

    2010, Editions Noir sur Blanc 2010, libretto 2014

    282 pages

    Une ingénieure retraitée vit dans un petit hameau montagnard près de la frontière entre la Pologne et la Tchéquie. Elle vit en harmonie avec la nature et se passionne pour l'astrologie et la poésie de William Blake. Mais plusieurs morts suspectes dans la région viennent troubler sa tranquillité.

    Sur les ossements des morts est un roman policier avec des meurtres, des énigmes et des enquêtes, mais c'est avant tout un roman écologique et un magnifique portrait de femme. Raconté à la première personne du singulier par le personnage principal, le récit comprend de beaux passages, chargés d'émotion, sur la nature, la montagne, la forêt et les saisons, les animaux et aussi sur la poésie. L'intrigue, assez irréaliste, apparait être plus une trame romanesque que l'objet du roman qui est politique sous des airs de frivolité. Sur les ossements des morts parle du peu de cas que la civilisation humaine fait de la nature, du mépris de l’homme pour les animaux et les plantes, et de l’hypocrisie des cercles du pouvoir : politique, police et église – et un réquisitoire contre la bêtise et la brutalité des chasseurs.

    O. Tokarczuk écrit dans un style léger et alerte. Ses personnages sont profonds et bien décrits. Les quatre personnages principaux, l’ingénieure, son voisin solitaire, l’entomologiste, et son ancien élève et traducteur de William Blake, sont très humains et entretiennent une relation amicale. Elle se plaît à glisser dans leurs propos de belles pensées et des idées philosophiques, en particulier dans ceux du personnage de l’ingénieure qui semble bien être l’alter ego romanesque de l’auteure. Elle joue également avec l'humour et la légèreté, en apportant ainsi un contrepoint à la gravité de ses propos et à la tragédie qui est son sujet.

    Sur les ossements des morts est une lecture agréable, divertissante et prenante, tout en faisant réfléchir. Le talent d’O. Tokarczuk réside dans la conjonction entre un style narratif à suspens, de bonnes doses d’humour, et un propos engagé.

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    Eléments biographiques :

    Sur les ossements des mortsOlga Tokarczuk est née près de Lubusz en Pologne en 1962. Après des études de psychologie à l’université de Varsovie, elle devient psychothérapeute. Elle publie un recueil de poèmes en 1989 et un premier roman en 1993. A partir de 1997, elle se consacre entièrement à l’écriture. Elle reçoit le Prix Nobel de Littérature 2018. Elle a publié 16 livres dont 6 ont été traduits en français. Elle est aussi connue pour son engagement politique de gauche, pour l’environnement, les droits de la femme et des animaux.

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    Extraits :

    Parler avec Matoga était chose difficile. Il était peu loquace ; faute de conversation, il convenait de se taire. Il n'est pas simple de discuter avec certaines personnes, surtout de sexe masculin. J'ai ma théorie sur le sujet. L'âge venant, beaucoup d'hommes souffrent d'une sorte de déficit, que j'appelle « autisme testostéronien ». Il se manifeste par une atrophie progressive de l'intelligence dite sociale et de la capacité à communiquer, et cela handicape également l'expression de la pensée. Atteint de ce mal, l'homme devient taciturne et semble plongé dans sa rêverie. Il éprouve un attrait particulier pour toutes sortes d'appareils et de mécanismes. Il s'intéresse à la Seconde Guerre mondiale et aux biographies des gens célèbres, politiciens et criminels en tête. Son aptitude à lire un roman disparaît peu à peu, étant entendu que l'autisme dû à la testostérone perturbe la perception psychologique des personnages. Selon moi Matoga souffrait de ce mal.

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    À une certaine époque, je couchais avec un protestant chargé de projets d'autoroutes. Il m'avait dit, citant Luther, paraît-il, que celui qui souffrait voyait le derrière de Dieu. Je m'étais longuement demandé s'il s'agissait du dos ou bien des fesses, et à quoi ressemblait cet envers divin, puisque nous étions dans l'incapacité totale d’en imaginer l'endroit. Cela laisse supposer que celui qui souffre bénéficie d'un accès particulier à Dieu, d'une entrée de service en quelque sorte, qu'il est béni et qu'il embrasse une vérité que seule la souffrance permet d’appréhender. D’une certaine façon, n’est vraiment sain que celui qui souffre, bien que cela puisse paraître curieux. Au fond cette idée s’accorderait parfaitement avec l'ensemble, selon moi.

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    - J'ai trouvé des acariens, des cléridès, des larves de guêpes et des dermaptères, communément appelés perce-oreilles, annonça Boros lors du dîner préparé dans ma cuisine par Matoga. Et, bien sûr, des fourmis. J'ai aussi remarqué beaucoup de moisissure, qui a toutefois été très abîmée pendant l'enlèvement du corps. Selon moi, c'est la preuve que le cadavre se trouvait à un stade de fermentation lactique.

    Nous étions en train de déguster des pâtes à la sauce roquefort.

    - Mais on ne sait pas, poursuivait Boros, s'il s'agit de moisissure ou d’adipocire, autrement dit de gras de cadavre.

    - Qu'est-ce que tu racontes ? C'est quoi le « gras de cadavre » ? Comment se fait-il que tu connaisses tout cela ? demanda Matoga, des pâtes plein la bouche, et Marysia sur les genoux.

    Boros nous expliqua qu'il avait jadis été consultant auprès de la police. Et qu'il avait suivi des formations en taphonomie.

    - En taphonomie ? demandai-je. Qu'est-ce que c'est ?

    - C'est la science de la décomposition des corps. Taphos signifie « tombe » en grec.

    - Grand Dieu, soupira Dyzio, comme s'il sollicitait l'intervention divine - mais rien ne se passa.

    - Cela voudrait dire que le corps est resté là-bas environ quarante ou cinquante jours.

    On était tous en train de faire le calcul dans notre tête, mais Dyzio nous prit de court :

    - Cela a donc pu se produire début mars, dit-il en marquant une petite pause. Un mois exactement après la mort du commandant.


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