• Le monde sans sommeil

    2018-22 

    Le monde sans sommeilUn livre, d'un auteur que j'aime, trouvé au hasard des présentoirs.

    Stefan ZWEIG

    Le monde sans sommeil

    Traduit de l'allemand par Olivier Mannoni

    Petite Bibliothèque Payot n°949

    174 pages

    Le livre rassemble quatre courts textes sur la Première Guerre mondiale, dont le premier donne son titre au recueil. Une longue, trop longue, préface de Sabine Dullin éclaire les circonstances qui ont donné naissance aux différents textes.

    « Le monde sans sommeil » (47-61) a été écrit deux semaines après les déclenchements des hostilités, le 14 août, et est paru le 18 août dans la Neue Freie Presse, journal pour lequel Zweig écrit depuis 1901. C'est une première réaction à cette guerre que jusqu'au bout on avait cru pouvoir éviter.  Zweig décrit, de façon quasi poétique, l'état insomniaque dans lequel il se trouve, mélangé à l'excitation - tout le monde parle à tout le monde, une sorte de fraternité émergeant de ce coup de tonnerre dans le ciel doux d'août, car en 14 comme en 39, l'été était magnifique et la nature resplendissante - ainsi qu'à l'espoir que de ce malheur sortira un ordre meilleur.

    Citation :

    « Là où il y avait du sommeil, une hâte inessentielle, on a aujourd'hui une pression créative : constamment l'âme produit de nouveaux efforts pour voir à travers l'obscurité de la nuit des êtres éloignés qui lui sont chers, et dans l'imagination chacun vit désormais un multiple destin ».  p.51

    « Épisode sur le lac Léman » (63-79), écrit au printemps 1918 et paru en allemand en 1920, en français en 1922, relate l'histoire vraie d'un paysan russe, qui a l'issue d'un périple le faisant passer par l'Asie et l'Afrique avant de se battre pour la France, tente de traverser le lac Léman en pensant qu'il s'agit du lac Baïkal, près duquel se trouve sa maison où l'attend sa famille.

    Citation :

    « Le hasard voulu que le même pêcheur retrouvât le lendemain le cadavre du noyé. Il avait soigneusement déposé sur le rivage le pantalon, la casquette et la veste qu'on lui avait offerts et était entré dans l'eau comme il en était sorti. On établit un procès-verbal sur l'incident et, comme on ne connaissait pas le nom de l'étranger, on planta une croix de bois bon marché sur sa tombe, l'une de ces petites croix posées sur un destin anonyme, dont l'Europe est désormais recouverte de part en part. » p.79

    « La contrainte » (81-157), dédié à Pierre-Jean Jouve – grande figure pacifiste au côté de Romain Rolland – date aussi de 1918, mais n'a été publié qu'en 1920. Il met en scène Ferdinand, peintre autrichien déclaré inapte au combat, qui s'est réfugié en Suisse où il reçoit une convocation des autorités militaires. Ferdinand veut se présenter car « C'est une sorte de contrainte : je ne peux pas briser la chaîne qui étrangle vingt millions de personnes. Je ne peux pas ! » (100). Ses idées pacifistes à coloration anarchistes sont mises à mal par son sentiment d'appartenir à une communauté dont il ne peut se retrancher en refusant de partager le sort du commun des mortels, de ceux qui n'ont pu passer en Suisse... C'est là proprement le dilemme que vécut Zweig, dont Ferdinand est le double fictionnel.

    Citation :

    « L'idée de la frontière l'hypnotisait. Depuis qu'il la voyait concrètement, dans sa réalité, gardée par ces deux citoyens qui s'ennuyaient dans leur tenue de soldat, il y avait quelque chose qu'il ne comprenait plus tout à fait en lui. Il tenta de s'y retrouver : c'était la guerre. Mais la guerre uniquement dans le pays situé de l'autre côté – un kilomètre après cette limite, c'était la guerre, ou plus exactement : un kilomètre moins deux cents mètres plus loin débutait la guerre » p.149

    « Ypres » (159-174), écrit à la suite d'une visite dans la ville qu'il connaissait bien, est paru en 1928 dans Berliner Tageblatt, et est avant tout une dénonciation du tourisme de guerre, Michelin ayant, dès 1919, publié un guide des champs de batailles... Il dénonce cette exploitation des morts « Et pourtant ! » (172). Zweig est tout entier dans ce « et pourtant ! ». C'est un être sincère, qui recherche la vérité en tâtonnant, qui doute, examine et réexamine, et peut basculer d'un sentiment à l'autre, tant il porte en lui de respect et d'empathie avec le vivant tout entier.

    Citation :

    « Il est effroyable – presque aussi accablant que de songer aux morts – de pousser à son terme l'idée que (...) pour dix marks, en l'espace d'une demi-heure, la cigarette à la bouche, ils peuvent confortablement et pour leur entière satisfaction, observer le martyre qu'ont enduré quatre ans durant un demi-million de personnes, avant d'envoyer quelques dizaines de cartes postales om ils écriront que la promenade vaut le détour.

    Et pourtant !

    Et pourtant : c'est une bonne chose qu'en quelques points de ce monde, il reste encore quelques signes atrocement visibles du grand crime. (…) Tout souvenir, quelles qu'en soient la forme et l'intention, ramène la mémoire vers ces effroyables années que l'on ne devra jamais oublier ni désapprendre. » p. 172-173

    On sait que Zweig, exilé au Brésil, s'est suicidé durant la Deuxième Guerre mondiale, en 1942.


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