• Le Ministère du Bonheur Suprême

    N°331

    Arundhati RoyLe Ministère du Bonheur Suprême

    The Ministry of Utmost Happiness

    Traduit de l’anglais par Irène Margit

    2017, Gallimard 2018, folio 2019

    547 pages

    Une communauté d'individus rejetés par la société pour diverses raisons est installée dans un cimetière du centre de Delhi. Dans les destins croisés de ces personnages, se reflète l'histoire récente de l'Inde.

    Il y a d'abord les transgenres, hors caste, hors de la société indienne, et puis les orphelins, les enfants perdus, enfin ceux qui doivent se cacher pour des raisons politique. Cette communauté de rencontre est éminemment bariolée et pittoresque.

    Avec Le Ministère du Bonheur Suprême, A. Roy, fait le portrait de l'Inde des parias, de l'Inde marginale, et en parallèle celui de la guerre d'indépendance du Cachemire, des conflits ethniques et religieux et de caste. Le Ministère du Bonheur Suprême est à la fois une étude de mœurs, un roman sentimental (des histoires d'amour !), une chronique politique et sociale, et un roman d'espionnage. C'est un long roman extrêmement dense, foisonnant de personnages et de situations complexes, très ancré dans l’histoire récente de l’Inde et, donc, pas toujours facile à suivre car demandant une certaine connaissance de la politique indienne, comme par exemple le conflit pour l'indépendance du Cachemire. 

    A. Roy écrit dans un style aussi complexe que les situations et évènements dont elle parle. Elle entremêle plusieurs histoires, les fait se croiser, retourne en arrière, enrichit le fil de l’histoire (ou plutôt, les fils des histoires…) d’anecdotes et d’une foule de détails qui donnent beaucoup de profondeur aux personnages. Elle explore les névroses et contradictions de chacun en un kaléidoscope des émotions et sentiments humains. Et puis, elle réussit, en parallèle à garder une trame digne d’un roman policier.

    Après Le Dieu des petits riens, écrit il y a plus de vingt ans, A. Roy, figure du militantisme pour la paix, l’environnement et la justice sociale, écrit une seconde fresque vertigineuse sur son pays et les affres qui le traverse. Le Ministère du Bonheur Suprême est une lecture fascinante et très exigeante.

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    Eléments biographiques :

    Le Ministère du Bonheur SuprêmeArundhati Roy est née en 1961 à Shillong dans le Nord-Est de l’Inde, d’un père bengali hindou et d’une mère chrétienne syriaque, mais elle passe son enfance dans le Sud de l’Inde après le divorce de ses parents. Elle fait des études d’architecture à Delhi et obtient un poste à l’Institut nationale des affaires urbaines. Elle travaille ensuite pour le cinéma et la télévision, et finalement se consacre à l’écriture avec la parution de Dieu des Petits Riens en 1997. Elle est également connue pour son activisme pacifique. Elle a écrit 5 essais, traduits en français et deux romans.

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    Extraits :

    Sur ses gardes, mais sans réelle inquiétude, Saddam lui rendit son regard en se demandant ce qu'elle savait.

    « Une fois qu'on est tombé du bord de la falaise comme cela nous est arrivé à tous, y compris à notre Biroo, dit-elle, on ne cesse plus de tomber. Et en tombant on s'accroche à d'autres personnes dans leur chute. Plus vite tu le comprends, mieux ça vaut. Cet endroit où nous vivons, dont nous avons fait notre foyer, c’est le séjour des gens qui tombent. Ici, il n'y a pas de haqeeqat. Arre, même nous, nous ne sommes pas réels. Nous n’existons pas vraiment. »

     Saddam ne répondit pas. Au fil des jours, il en était venu à chérir Anjum plus que n'importe qui au monde.

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    Lui, révolutionnaire prisonnier d'une mentalité de comptable. Elle, femme prisonnière d'un corps d'homme. Lui, fulminant contre un monde dans lequel l'équilibre des comptes n'était pas. Elle, rageant contre ces glandes, ses organes, sa peau, la texture de ses cheveux, sa carrure, le timbre de sa voix. Lui, se battant pour trouver le moyen d'imposer l'intégrité fiscale à un système pourrissant. Elle, cherchant à décrocher les étoiles, à les broyer en poudre, à les diluer dans une potion qui lui aurait donné de vrais seins, de vraies hanches, une longue tresse épaisse de cheveux se balançant au gré de sa démarche et, oui, la chose qu'elle désirait le plus au monde, la mieux placée de toutes les injures du vaste réservoir delhiite, la reine des insultes, un Maa ki choot, un « con de ta mère ». Lui, qui avait passé des journées entières à traquer les fraudes fiscales, les dessous-de-table et les arrangements de faveur. Elle, qui avait vécu des années comme un arbre au fond d'un vieux cimetière où, dans l’alanguissement du matin et tard dans la nuit, les esprits des poètes des temps anciens qu'elle aimait, Ghalib, Mir et Zauq, venaient réciter leur vers, boire, discuter et jouer à des jeux d'argent. Lui, qui avait rempli tant de formulaires et coché tant de cases. Elle, qui ne savait jamais quelle case cocher, dans quelle queue attendre, dans quelles toilettes publiques entrer (Roi ou Reine ? Hommes ou Dames ? Lui ou Elle ?). Lui, qui croyait avoir toujours raison. Elle, qui savait qu'elle avait toujours complètement tort. Lui, réduit par ses certitudes. Elle, amplifiée par son ambiguïté. Lui, qui voulait une loi. Elle, qui voulait un bébé.

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    L’idiotie intrinsèque, l'idée du jihad, a infiltré le Cachemire à partir du Pakistan et de l'Afghanistan. À présent, avec vingt-cinq ans de recul, je dirais qu'à notre avantage nous avons huit ou neuf versions de l'islam « authentique » qui se combattent au Cachemire. Chacune d'elles a sa propre écurie de mollahs et de maulana. Certains des plus radicaux, qui prêchent en faveur de la grande umma islamique et contre l'idée de nationalisme, émarge en fait à notre budget. L'un d'eux a été récemment pulvérisé par un vélo-bombe devant sa mosquée. Il ne sera pas difficile à remplacer. La seule chose qui garde le Cachemire de l'autodestruction à la façon du Pakistan ou de l'Afghanistan, c'est son bon vieux capitalisme petit-bourgeois. Si religieux soient-ils, les Cachemiris sont de grands hommes d'affaires. Et tous les hommes d'affaires, d'une manière ou d'une autre, ont intérêt à voir se prolonger le statu quo ou ce que nous appelons « processus de paix » qui, soit dit en passant, offre des opportunités commerciales très différente de la paix à proprement parler.

     


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