• Le Mesnevi. 150 contes soufis

    2018-19

    Le Mesnevi. 150 contes soufisDJALÂL AL-DIN RÛMI

    Le Mesnevi. 150 contes soufis 

    choisis et adaptés par Ahmed Kudsî Erguner et Pierre Muniez

    Albin Michel Spiritualités vivantes n°70 1988

    249 pages

    Rûmi (1207 Balkh - 1273 Konya) est un poète persan considéré de son vivant comme un saint. Il a créé, au sein du soufisme, la secte des derviches tourneurs.

    Les contes, traduits en prose, font partie d'un ensemble de plus de quatre cents histoires écrites en distiques (couplets de deux vers), ayant pour caractéristique d'être rimés à la césure (ou hémistiche, c'est-à-dire en milieu de vers). Ils vont de quelques lignes à quelques pages.

    L'objet de ces récits est la description de la condition humaine, envisagée du point de vue de la recherche de dieu, qui est identifié à l'amour, ses disciples, les ascètes, étant appelés les « amoureux » (166). L'expression de la foi religieuse utilise les mêmes termes que celle de l'amour physique et ne recule pas devant les allusions sexuelles, ce qui aboutit au fait que le lecteur ne sait plus de quel amour l'auteur parle et qu'il peut souvent tout rapporter à l'amour humain si cela lui chante. Ces allusions sexuelles vont jusqu'aux histoires les plus scabreuses, comme dans le conte « Désir » (124-126) où la zoophilie décrite entre un âne et deux femmes aboutit à une chute curieuse, avec les prophètes Moïse et Jésus appelés à la rescousse comme garants de moralité ! Dans cette recherche de dieu, la femme – assimilée à la lune comme au Japon (ndlr) et au gibier, même s’« Il vaut mieux être le gibier que le chasseur. » (113)  –  est le grand danger et « il ne faut pas que l'homme soit intime avec la femme car l'homme et la femme sont comme le feu et le coton. » (in « Le membre dur » p.175-176). Mais le pire danger est « l'ego » et tout le livre est une incitation à « La guerre contre l'ego », titre même d'un des contes (172-173) et une stigmatisation de ceux qui sont « dans la sécheresse du désir, dans la sécheresse du 'moi' et du 'nous' » (212). Cela pour aboutir à une sorte de morale commune qui n'est rien d'autre que le sens de l'autre : « Laisse de côté toutes les prétentions concernant la connaissance et le mysticisme. La plus belle des choses est de se comporter avec respect et de servir autrui. » (223), ce qui conduit à la sérénité, mais nécessite beaucoup de patience : « J'utilise la patience comme une échelle pour monter sur le toit du bonheur. » (243), car « Dans ce bas-monde » où « la sottise est notre ennemie » (84) et « l'amour éphémère n'est pas l'amour » (59, « le salut est dans la nostalgie et la solitude. » (118).

    Ce livre de Rûmî, dont on peut regretter qu'il ait été traduit en une lourde prose, possède toutes les caractéristiques des écrits de sage moraliste : textes courts accompagnés d'une morale. On y retrouve des accents semblables à ceux de nos grands moralistes, dont La Fontaine – les deux auteurs s'étant souvent inspirés d'Ésope (VIIème siècle av. J.-C.) – dont certains contes sont aussi licencieux que ceux de son illustre prédécesseur. Cela ne pouvait pas nous déplaire...

    Citations :

    « La ville de l'amour.

    Une bien-aimée demanda à son amant :

    « O mon ami ! Tu as visité beaucoup de villes lorsque tu étais seul. Dis-moi celle que tu préfères parmi toutes. »

    Et l'amoureux répondit :

    « C'est la ville où habite ma bien-aimée. Bien qu'elle soit petite, elle nous semble la plus vaste. » p.104.

    « Chair interdite

    Il était en Inde un homme très savant. Un jour, il vit arriver un groupe de voyageurs. Voyant qu'ils étaient affamés, il leur dit :

    « Nul doute que vous avez l'intention de chasser pour vous nourrir. Mais faites attention, nobles gens ! Ne chassez point le petit de l'éléphant ! Certes, il est facile à prendre et sa chair est abondante. Mais n'oubliez pas sa mère qui le surveille, car ses cris de lamentations s'entendront de loin. Gardez ce conseil comme une boucle d'oreille si vous voulez éviter les catastrophes ! »

    Sur ces mots, il s'en fut. Les voyageurs, fatigués de leur longue route, ne tardèrent pas à rencontrer un éléphanteau bien gras et, oubliant les conseils qu'on leur avait donnés, ils se jetèrent sur lui comme des loups. Il s'en trouva un seul parmi eux pour suivre les conseils du savant et ne pas toucher à la chair de l'éléphanteau. Les autres, repus de viande, ne tardèrent pas à s'endormir.

    Soudain, un éléphant en colère se rua vers eux. Il se dirigea tout d'abord vers le seul qui ne dormait pas. Il huma sa bouche mais n'y trouva aucune odeur accusatrice. Par contre, ayant constaté que tous ceux qui dormaient avaient l'odeur de son petit dans leur haleine, il les écrasa sous ses pattes.

    Ô toi qui te nourris du fruit de la prévarication ! Tu es en train de manger l'éléphanteau ! N'oublie pas que sa mère viendra le venger. Car l'ambition, la rancune et le désir ont une odeur aussi forte que celle de l'oignon. Il te sera impossible de cacher que tu as abusé du bien d'autrui. »  p. 57-58 (conte cité in extenso).


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