• Le Livre des rois

    2018-25

    Le Livre des roisFERDOWSI

    Le livre des rois

    Shâhnâmé

    Traduit du persan par Jules Mohl, extraits choisis et revus par Gilbert Lazard

    Actes Sud, coll Sindbad, 2002

    309 pages

    Ce Livre des rois regroupe seulement certains extraits du livre de Ferdowsi (env. 932-1025) – qui retrace l'histoire de l'Iran, confondu avec le monde, de la création à la conquête arabe au VIIème siècle – traduit par Jules Mohl et publié en sept volumes par l'Imprimerie nationale entre 1838-1878. Des cinquante milles distiques de onze pieds, à rime plate (cf. sur la poésie iranienne 2018-21), Gilbert Lazard a choisi ceux qui narraient les épisodes les plus célèbres de la partie centrale, épique et héroïque, qui retrace l'histoire des rois Keyânides (Key Kâvous, Key Khosrow et leurs héros), laissant de côté l'origine et la période historique, résumés en italique ; les passages non retenus de la partie centrale sont eux aussi résumés, ce qui permet de suivre le fil du texte.

    Le Livre des rois possède toutes les caractéristiques de l'épopée fabuleuse. Les naissances, les enfances des héros sont extraordinaires, comme celle de Zâl, né avec des cheveux blancs et pour cela abandonné par son père dans la montagne, où l'aigle Simorgh le recueille, l'éduque, avant de l'engager à rejoindre le monde des hommes avec sa protection, qui jamais ne l'abandonnera ; leur longévité est exceptionnelle, ainsi Rostam, le preux d'entre les preux, dépasse six cents ans. La félonie est souvent la raison de la défaite d'un héros, le félon étant l'alter incontournable du preux ; parfois, c'est la magie, la volonté de dieu qui le met en échec, mais jamais un manquement de sa part. La justice est rendue par la résolution d'énigmes et l'ordalie – souvent l'épreuve du feu. Les récompenses sont des pièces d'or, d'argent, des pierres précieuses qui recouvrent le héros, son palais ou même son pays. Si dans les joutes ou sur le champ de bataille – car la guerre, principalement celle de l'Iran contre le royaume de Touran, est la grande affaire – le preux est un lion, un crocodile, un éléphant, lorsque ce n'est pas cent, dans l'amour il se trouve souvent à la merci de la femme – la belle à la petite bouche est une idole, une lune, un cyprès (cette dernière caractérisation s'applique aussi à l'homme) – qui est souvent la première à être saisie par l'amour, ainsi Roudabé avouant :  « le roi du Zaboulestan s'est arrêté à Kaboul, et c'est ainsi que son amour m'a placée sur un siège de feu; le monde est devenu si étroit pour mon cœur que je me suis consumée dans ces flammes ouvertement et en secret » (60). La caractéristique stylistique est l'hyperbole dans la narration – un héros perd neuf cents parents dans une bataille ! –, l'emphase dans les discours. Il faut noter aussi l'usage d'expressions incontournables selon les situations : le deuil, la peine poussent immanquablement hommes et femmes à se lacérer les joues et à s'arracher les cheveux ; quant à la joie, au bonheur, ils s'accompagnent de la consommation de vin et de l'écoute de musique  

    Le texte est parcouru de bout en bout de réflexions philosophiques ou morales, comme des harmoniques qui lui font dépasser le ton dominant de la légende. Mais le plus touchant du recueil se trouve dans les prologues et les épilogues, lorsque Ferdowsi s'adresse directement au lecteur, passages qui tiennent de l'art poétique, de la confidence et de la réflexion sur la vie, le monde et la place de l'homme en son sein. La voix de Ferdowsi va parfois jusqu'à la confidence intime et il use alors du « tu » pour se rapprocher du lecteur, comme lorsqu'il parle de l'ami qui lui procura un livre ancien qu'il recherchait depuis longtemps : « Or, j'avais dans la ville un ami dévoué : tu aurais dit qu'il était dans la même peau que moi. (…) Il m'apporta donc le livre et la tristesse de mon âme fut convertie en joie. » (32-33)

     

    Comme l'explique très bien Lazard dans sa préface, le Livre des rois est très important pour les Iraniens en tant que « dernier monument de culture préislamique et premier de la littérature persane, chaînon qui unit les deux grandes périodes de la civilisation iranienne. » (21). Ferdowsi s'appuie sur de vieux mythes indo-iraniens, « J'ai maintenant raconté en entier cette aventure, telle que je l'ai entendu récitée selon la tradition antique. » (211), et Lazard souligne qu'il utilise une faible proportion de mots arabes, mais beaucoup de mots archaïques proches du moyen-persan. Enfin, s'il gomme Zoroastre (entre XVème-XIème av. J.-C.), c'est pour un vague monothéisme compatible avec l'Islam.

           On peut déplorer que Jules Mohl ne se soit pas attelé à l'entreprise de longue haleine qu'aurait été une traduction en vers. On comprend qu'il ait reculé devant la tâche de trouver cent milles vers, leurs rimes, et conséquemment des métaphores plus soignées. Mais quel dommage ! Et cela joue aussi bien au niveau sonore que visuel. Il y a un espace manquant, une respiration et un rythme inappropriés. On le regrette d'autant plus que dans ses prologues ou épilogues, Ferdowsi aborde souvent la question de l'écriture : « Maintenant, ô conteur éveillé compose un beau récit. Quand le langage est à la hauteur de l'intelligence, le cœur du poète s'emplit de bonheur » (Prologue à l'histoire de Siavosh. p.119). » Et celui du lecteur aussi.  

          

    Citations

    « Lorsque l'épée de la soixantième année s'approche de la tête d'un homme, ne lui donne pas de vin, car il est ivre de ses années. L'âge a mis dans ses mains un bâton au lieu d'une bride ; mes richesses sont dissipées, la fortune m'a quitté. (…) Le poète est las de chants, la voix du rossignol et le cri du lion sont la même chose pour lui. J'ai bu la coupe de la cinquante-huitième année et je ne penserai plus désormais qu'au cercueil et au cimetière. Hélas, la rose et le doux parfum de la trentaine ! Hélas, l'épée tranchante et la parole persane ! Le faisan ne tourne pas autour de la rose de Jéricho, c'est la fleur du grenadier et le bourgeon du cyprès qu'il recherche. Et moi, je demande à la lumière du créateur que ma vie dure assez de temps pour que je puisse laisser après moi une histoire tirée de cet ancien et glorieux livre, car quiconque a bien parlé laisse dans ce monde un bon renom. (…)

    Maintenant fait attention aux paroles du dehghân, écoute ce que dit le poète. » p. 156-157

    NDLR : dehghân, membre de la petite noblesse rurale à laquelle appartenait Ferdowsi, né à Fous au Korassan.

    « Et en prononçant ces paroles, il mourut. Telles sont la manière et la nature du monde que quiconque cherche à saisir les rênes du pouvoir doit avant tout tremper ses mains dans le sang : il faut qu'il tue ou qu'il se laisse tuer douloureusement. Évite autant que tu peux les affaires de ce monde ! » p.175


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